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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 16:45

 Que de Gaulle nous pardonne de le paraphraser pour dire qu'il existe "un pacte séculaire" entre le projet socialiste et l'éducation. La gauche s'est identifiée à la volonté de donner à chaque individu les moyens de maîtriser sa vie. Cela passe bien sûr par une lutte acharnée contre tous les intégrismes, d'où qu'ils viennent, par la réaffirmation permanente de la laïcité comme valeur unificatrice de la République, mais aussi par la croyance en l'éducation comme fondement de la liberté pour chacun de vivre et de penser par soi-même, hors de toute tutelle.


Comment ignorer que l'évolution mercantile et consumériste de la société a profondément altéré ce grand dessein. Quand l'argent et le bling-bling, deviennent les références dominantes, véhiculées par toutes les formes de médias, il apparaît de plus en plus ardu de demander à la jeunesse de s'astreindre au jansénisme du savoir et de l'esprit. A fortiori quand les nouveaux maîtres à penser de la droite conservatrice s'emploient tous les jours à caricaturer la massification scolaire comme une "fabrique de crétins" et à prôner le retour à une bonne vieille école où l'on reste entre soi. On a fait mieux pour redonner le goût de l'effort et de l'apprentissage.Outre qu'elle est à rebours de toutes les grandes réussites dans le monde, cette nostalgie élitiste et sa vision d'une société conflictuelle, constituée d'adversaires en perpétuelle compétition, contribue à importer dans l'école tous les maux qu'elle prétend combattre : la violence, le décrochage scolaire, la contestation du magistère des enseignants. Si l'école est aussi nulle et ses profs trop nombreux, pourquoi se fouler, pourquoi les respecter ? Il arrive parfois que les lettrés conduisent à l'illettrisme. L'éducation mérite meilleurs défenseurs.Le grand défi qui nous est posé n'est pas de ressusciter la nostalgie des blouses grises, mais de faire renaître le "désir d'école", de prouver que l'investissement consenti par la République dans l'éducation et la formation de ses enfants (et l'effort qu'on leur demande en retour) reste plus payant collectivement et individuellement que le miroir aux alouettes du chacun pour soi. "Faire civilisation", cette ambition que veut Martine Aubry pour la gauche, est au coeur même de notre réflexion sur l'école. Qui ne voit que beaucoup des dérèglements de notre société (la violence, les incivilités, l'incivisme) prennent racine dans les défaillances éducatives (qu'elles soient familiales ou scolaires). Nous n'avons pas ici la prétention de vouloir y répondre exhaustivement, mais plus modestement de tracer deux pistes pour ranimer le "désir d'école".


L'acte d'éduquer ne peut pas n'être que l'affaire des enseignants, même s'ils en sont les premiers et les principaux acteurs. Nous ne sommes plus au temps de Jules Ferry où l'instituteur était le seul détenteur et le seul transmetteur du savoir. Les connaissances évoluent plus rapidement que la durée d'une vie, et les sources d'information se sont multipliées et individualisées. Un élève est davantage informé sur ce qui se passe dans le monde par Internet que par ses enseignants. Est-il éduqué pour autant ? Certainement pas. La maîtrise des médias doit faire partie intégrante de ce qu'aucun jeune ne peut ignorer en sortant de l'école.

La multiplicité des sources de connaissance change la mission de l'école, qui doit désormais tout autant mettre de l'ordre dans les savoirs acquis que leur donner du sens et de la compréhension. La rénovation des programmes doit aller dans cette direction. D'un autre côté, l'individualisation des vecteurs par lesquels les élèves reçoivent un flot croissant d'informations (télévision, Internet) oblige à considérer chaque adulte comme un éducateur. Cela rend-il la mission des enseignants moins indispensable ? Bien au contraire.


Devant la brutalité des informations que les élèves reçoivent en permanence, il est nécessaire que la formation des maîtres et l'organisation des écoles intègrent cette nouvelle dimension et qu'ils deviennent le centre d'un véritable réseau éducatif. La nouvelle politique éducative doit reposer sur un projet global autour de l'école mettant en cohérence les initiatives éducatives, culturelles, sportives des collectivités territoriales, l'implication du monde associatif et familial. En cela, il est stupide de dissocier, voire d'opposer, la politique en faveur des familles et la politique éducative, comme il est dramatique de couper les moyens à toutes les associations d'éducation populaire ! Ils forment un tout. Les établissements doivent avoir le pouvoir de contracter des projets éducatifs (liés aux programmes scolaires) avec ces partenaires et d'adapter leur semaine scolaire.


Mais surtout l'école doit reconstruire un sentiment d'appartenance à une même communauté. C'est pour cela que la violence doit y être punie sans faiblesse et qu'on doit prendre tous les moyens pour la prévenir et la combattre. Le respect des règles n'est pas négociable. Encore faut-il ne se tromper ni de diagnostic ni de remèdes ! Sauf à perdre son âme, l'école ne sera jamais une forteresse. Un portillon de sécurité ne transmettra jamais un sentiment d'appartenance. Ce que nous voulons, c'est qu'un jeune puisse dire de son école ou de son collège : "voilà ma maison". Cette envie d'aller à l'école, de s'y sentir comme chez soi, de vouloir la respecter, passe par le soin apporté à l'architecture, l'organisation des rythmes scolaires, des règles de savoir-vivre. Mais elle doit surtout s'enraciner dans le sentiment d'appartenir à une équipe.L'hétérogénéité des élèves sera une chance, si chacun se sent soutenu et reconnu pour aller jusqu'au bout de lui-même. Cela requiert non seulement une forme d'individualisation de la pédagogie, mais aussi la mise en place dans chaque classe d'un tutorat des élèves les plus rapides au profit des plus lents. Cette méthode (qui a de grands succès à l'étranger) transmet non seulement l'esprit d'équipe mais apprend la prise d'initiative et l'entraide. Le sentiment d'appartenance viendra aussi de la généralisation du droit à l'expérimentation pédagogique. Cessons de penser uniformément. Le lycée Louis-le-Grand ne rencontre pas les mêmes problèmes que le collège Elsa-Triolet. Les grandes réussites scolaires viennent d'initiatives originales des équipes éducatives. Laissons-leur la liberté de les conduire, et évaluons-les : étendons celles qui marchent là où les situations sont les mêmes. N'hésitons plus à promouvoir des concours de projets éducatifs entre les établissements, qui fédèrent élèves et enseignants. Bien plus qu'une nouvelle grande réforme, c'est ce changement d'état d'esprit qui permettra à l'éducation nationale de trouver son pouvoir d'attraction.

Ce sera long. Ce sera exigeant. Mais c'est ainsi que nous redonnerons à chaque enfant la maîtrise de sa vie. C'est ainsi qu'ensemble "nous ferons civilisation".

 

Source :  Jean-Marc Ayrault président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale / Yves Durand député PS du Nord / Michel Françaix député de l'Oise et vice-président du groupe PS, chargé de l'éducation.

Jean-Marc Ayrault, Yves Durand et Michel Françaix
Le Monde | 14.05.10 |


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